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Erzählung: Les Pérégrinations de Charles, II. : Le sacrifice

"Si le sacrifiant s´engageait jusqu´au bout dans le rite, il y trouverait la mort et non la vie. La victime le remplace. Elle seule pénètre dans la sphère dangereuse du sacrifice, elle y succombe... Le sacrifiant reste à l´abri. La victime le rachète." M. Mauss

"Le hasard fit qu´il vit une shérarde (description de la plante) - et elle avait un calice." Flaubert, Bouvard et Pécuchet

"L´austérité et la désincarnation des recherches artistiques contemporaines se ressentent de l´indifférence profonde que le monde industriel a voué à la plante." Encyclopédie Universalis

"J´admire ces hautes prérogatives d´un estomac où la matière ne fait que passer, aussitôt digérée, fondue, disparue." J. H. Fabre


Longtemps déjà, il suivait la ligne de partage du mur en briques rouges. Ses pas foulaient un terrain vague, rocailleux et sec à perte de vue. Les rejets d´une civilisation à l´âge de rouille gisaient ici et là, ressorts de matelas, tambours de machines à laver qui ne connaîtraient plus jamais ni concentration centripète, ni dispersion centrifuge ; une brouette tendait ses bras grand-ouverts et invitait au dernier tango, des antennes paraboliques captaient des messages que nul ne déchiffrait plus jamais et des télécommandes commandaient à des cannettes de bière impassibles. Un frigo rêvait du grand Nord. Mais ici rien qui n´aurait pu le lui indiquer.

Il avança sans repère aucun, sauf la théorie des briques qui déroulaient leur bande rouge dans la périphérie gauche de son oeil gauche. Au fond de sa conscience, on essayait vaguement de déchiffrer le braille des aspérités sanguinolentes des briques rouges, on conjecturait sur les orientations à prendre, les courbes probables et les virages à négocier. En attendant, le mur opposait ses paumes bombées à tout intrus pour protéger on ne savait quel secret. Au faîte du mur poussaient, parmi la patine de la mousse, de longues piques en métal vers la lumière, se contorsionnaient en accomplissant rigoureusement le programme symétrique de leur patrimoine génétique. Dans leurs interstices, on lisait le code barre que les hautes cimes des arbres de l´autre côté du mur imprimaient au ciel. Un vent peignait les mauvaises herbes qui se nourrissaient dans les fissures de la terre argileuse séchées des briques. Broussailleux de chèvrefeuille, le mur dévisageait d´un oeil calme le terrain vague.

Charles avait longé le mur toujours à distance égale et progressivement, le volume, hypothétique, provisoire encore, du Domaine clôturé s´esquissa. Une vague promesse aussi se dessina derrière ces remparts. Pas de trace de peinture rupestre cependant sur ces briques rouges, aucune trace de culte secret derrière cette enceinte, pas d´ossements rituels non plus. Seules quelques plantes incompréhensibles ou de banales branches de lierre débordaient parfois. Charles sentit alors la présence du complexe laboratoire de la grande affaire photosynthétique.

Il marchait régulièrement, son métabolisme tournait sans trop d´accroches, mais travaillant pour l´instant exclusivement à base de poussière. Seule sa gorge, son éternel pharynx, son larynx capricieux, faisaient notoirement leur intéressant ; ils étaient légèrement irrités, desséchés par la chaleur de la fin d´été et de cette poussière du début d´automne. Ce foyer d´irritation commençait doucement à rayonner et occasionnait une vague lassitude qui, elle, se traduisait par une décharge gratuite mais efficace néanmoins de nervosité : avec une rapidité surprenante, Charles attrapa une mouche en plein vol. Il écrasa précautionneusement la vie en elle sans pour autant trop endommager sa forme initiale et la fourra dans la poche intérieure de sa veste en tweed. Assouvi l´instinct passager de chasse, sa gorge resta néanmoins en état de sécheresse. Pour y remédier provisoirement, il extraya, tout en négligeant sans trop de scrupules les règles des verbes défectifs, une pomme de la poche extérieur de sa veste en tweed.

Charles connaissait de mieux en mieux les forces apaisantes des sucs de fruits. Il mordit dans le fruit et sa forte dentition se referma rapidement sur un morceau portant des traces de violence et de brutalité, mais intact encore. Mais la salive ne tarda pas de libérer les premiers enzymes digestifs qui commencèrent incontinent leur travail de décomposition. De complexité initiale, les molécules végétales seraient transformés en molécules plus simples, plus assimilables, beaucoup plus assimilables. Mastication et enzymes salivaires, amylase et ptyaline : la pomme se trouvait déjà plutôt mal, elle sentit comment pepsine et trypsine décrochaient sans vergogne ses molécules un à un et de façon récurrente ou coupaient sans ciller leur chaîne. Commença alors la traversée des différents cercles de l´enfer digestif : Passée la zone de préhension des aliments, la pomme s´engagea dans la zone de transfert (Oesophage & Co) pour aboutir aux zones des digestions acide et alcaline.

Quant au tube digestif, son problème est celui de la protection contre les attaques mécaniques (des particules alimentaires plus ou moins abrasives tel que les pépins tranchants d´une pomme hypothétique) et chimiques (l´acide de la pomme fit grimacer Charles). Dans l´intestin moyen des insectes par exemple, prenons une mouche banale, muscipula vulga, cette protection est assurée par une membrane périphérique de nature chitineuse, formée par un réseau de fibres entrelacées.

Avant de quitter l´appareil digestif de Charles, mentionnons pour la culture générale un autre cas remarquable concernant une variante de la digestion extracellulaire, se produisant à l´extérieur de l´animal : les araignées injectent à leurs proies des enzymes qui liquéfient les tissus de leurs victimes et absorbent ensuite l´hydrolysat par succion. Notre méthode de composition sera balzacienne ou ne sera pas et nous saluerons régulièrement et respectueusement les autres personnages de notre comédie.

La pomme serait disloquée définitivement par l´estomac. La sécrétion chlorhydrique dissoudrait le dernier lien des fibres végétales. La motricité stomacale, par les puissantes contractions de l´antre, faciliterait la dilacération des matières solides. Au bout de deux heures (nous nous serons déjà quittés depuis longtemps pour vivre, chacun de son côté, de nouvelles aventures), il y aurait encore la moitié des fibres végétales dans l´estomac et on en trouverait encore plus de 20% à la troisième heure. Nous nous permettons d´accomplir une accélération quelque peu osée du temps narratif et effectuons une rapide sortie rectale tout en emportant les restes indigeste d´une pomme avalée un peu à la hâte que nous jetons dans la poussière du terrain vague parmi les ordures métalliques : Und ginge morgen die Welt unter, ich würde heute noch ein Apfelbäumchen pflanzen.

Nous venons d´avaler un morceau de vulgate scientifique, Charles venait d´avaler son dernier morceau de pomme. Nous digérons, Charles digérait. Nous venons de franchir un lourd passage encyclopédique hermétiquement fermé par le haut mur d´une phrase dans une langue inutilement étrangère, et Charles venait de trouver l´entrée grandiose qui s´ouvrait dans le mur rouge pour le franchir dans une synchronisation forcée qui risque de nous bousculer légèrement les règles de la concordance des temps. Mais notre esprit explorateur nous pousse en avant, nous ne nous encombrons pas de tels scrupules. Et Charles non plus.

Après avoir passé la voûte en pierre de l´entrée, il s´engagea dans un chemin de terre battue menant dans une forêt épaisse. Les troncs massif des sapins assuraient la charpente, tandis que les fougères faisaient dans la dentelle. Après la lumière éclatante du terrain vague, l´œil se reposait dans la demi-obscurité de la végétation épaisse. L´humidité avait lié toute poussière, l´air était frais et pur. Tout était calme.

Mais à peine l´œil se fut-il habitué à cette forme de végétation, le décor changea. Les paisibles fougères laissaient place à des orties plus malveillantes, et au lieu des sapins flegmatiques et un peu mous, des vigoureux cèdres du Liban mesuraient la hauteur avec des gestes impérieux et découpaient des volumes en forme voûte. Tandis que différentes espèces d´arbustes se consacraient à une étude du recueillement. Mais alors recueillement et concentration de l´attention en vue de quel exercice spirituel, de quelle méditation rituelle ; délimitation de voûtes, élévation de quelles cathédrales vastes en honneur de quel culte forestier? De part et autre, les racines dévoilèrent dans une manœuvre de diversion un chapitre mineur de leurs intrigues souterraines.

La nature ne semblait pas trouver le temps d´accomplir des développements un peu plus large, de prononcer des tirades qui auraient respiré plus calmement. Une main nerveuse, peu constante, une humeur velléitaire composait ici des caprices fragmentaires. Charles traversait un paysage d´échantillon, un décor qui n´étalait que des amuse-gueules. Et pourtant, il lui parut possible de trouver un ordre dans cette rapide succession de flore, une justification probablement peu climatique mais peut-être plutôt... alphabétique? Effeuilla-t-il un dictionnaire dans lequel, entre les lignes, coulait une sève vigoureuse?

Caché par les frondaisons, il aperçut un pavillon de facture simple sur la façade duquel s´alignaient une suite de bénitiers, arrosés continûment de quelque eau bénite, tandis que, de l´autre côte du bâtiment, on reconnaissait un alignement de confessionnaux absorbant sûrement des mystères plus curieux encore. Il s´attendait à voir surgir un satyre à la poursuite d´un essaim de nymphes. Après avoir lâché l´âcre besoin, Charles, avec recueillement maintenant, se purifia les mains. Ses pas se dirigèrent vers un promontoire enfonçant ses rives boueuses dans un étang. Sur la surface en forme de rein se groupaient, comme les fleurons blanchâtres d´une maladie, des nénuphars. Sous l´influence de la boue et du terrain tourbeux, la végétation prenait un tour décidément plus sensuel. Charles contempla des feuilles charnues dont les fibres formaient comme des veines prêtes à battre au rythme d´un cœur souterrain. Il tenta en vain de déchiffrer des plantes dont l´organisation et les intentions restaient obscures. Dans la boue poussaient des organismes hybrides, ici et là trônaient des greffes inquiétantes qui mélangeaient les règnes végétales, les espèces et les familles et qui faisaient appréhender des combinaisons plus monstrueuses encore. En retrait se contorsionnaient des arbustes sous des douleurs inconnues encore de notre espèce : un crampe filandreux, un sourd tiraillement rhizomatique, un dérèglement dans l´autotrophie?

Charles fut sensible aux tropismes et aux incurvations secrètes de ce règne apparemment immobile : discrètement, les vrilles tâtonnaient dans leur déplacement révolutif, crampons et ventouses ne tenaient guère plus en place. Et les diaspores guettaient la brise pour se disséminer, aiguillons, crochets et matériaux gluants attendaient quelque animal de passage (Charles?) pour se fixer sur son corps et entreprendre le long voyage de la propagation de l´espèce. Enlaçant les troncs d´arbres, les plantes grimpantes poussaient avec une vitesse surprenante. Ce ne sera pourtant pas la dernière fois que la vitesse nous surprendra.

Pas de faune dans une flore si riche ? Même pas un paon décoratif et cratylique dont le "o", bibelot sonore prétentieux s´il en fut, mimerait un des mille yeux d´Argus qui ornent la roue déployé du vaniteux? Non, nous sommes dans le Domaine de l´autotrophie sans exception (ou presque) et les seuls animaux dans ce Domaine se résumeront à un cadavre. Charles explorait les rivages de l´étang malade et arrivé au côté opposé, il trouva son chemin se divisant en plusieurs branches. Il sembla approcher d´un point névralgique du Domaine, car les sentiers s´entrecroisaient comme plus nerveusement, un filet mobile resserrait ses mailles, un appareil digestif se contracta sous l´intrusion du morceau indigeste que constituait Charles.

Au bord du chemin, se délassaient décadents et invalides : Dandys ou vétérans de guerres immobiles mais dévastatrices néanmoins, des arbustes fragiles traversaient les saisons sur des béquilles ; quelques uns poussaient le caprice ou le handicap jusqu´à s´appuyer sur plusieurs. Dandys et Vétérans, approcha-t-on déjà du Palais Royal? Pour quelques mètres inquiétants, le chemin menait à travers une ceinture de milieux vaseux asphyxiants où marinait la tourbe. Et finalement, on se trouvait devant le Palais. A l´entrée du Palais, les tuteurs des dahlias étaient gigantesques ; - et on apercevait, entre ces lignes droites les rameaux tortueux d´un séphora-japonica qui demeurait immuable, tel qu´un gardien nain monstrueux mais impassible, en plein milieu des échafaudages d´un campement abandonné.

Le Palais : L´architecture est-elle de la musique gelée? Une symphonie en verre et acier? Un opéra de verdure? Le Palais fut de la même complexité que l´organigramme d´une fleur. Ses multiples coupoles se disposaient en grappes et une gerbe d´annexes se groupait autour d´un centre imposant. Sur les piliers métalliques bourgeonnaient des vis autour desquelles fleurissaient des couronnes de rouilles. Le verre tendait ses cristaux entre ces ramages peints en vert. Ce fut une transparence gigantesque dans laquelle une exubérance luxuriante livrait un combat ramifié contre le vide et distillait du poison. A l´abri des bambous s´effectuait la synthèse des drogues. La gomme dégoulinait le long des troncs cicatrisants. Les succulentes se repaissaient de leur réserves nutritives, tandis que les volubiles décrivaient des spirales somnambuliques du sommet de leur tige.

Le grand volume était rempli d´une tuyauterie enchevêtrée dans laquelle circulaient les sèves, montaient et descendaient les humeurs. Un majestueux labyrinthe de conduits qui acheminait des lymphes. Et quelque part attendait un Minotaure lunatique. Sous cette verrerie, on digérait de la lumière en silence. Charles franchit l´entrée et suffoquait presque sous la bouffée de chaleur humide qui l´accueillit. Ici flottait une pénétrante odeur de putréfaction et des exhalaisons d´humus épaississaient l´atmosphère. Sous de nombreuses plantes stagnaient des mares. Dans les galeries chuchotaient les courtisanes : Daliahs noirs, Fuchsias et de vulgaires Géraniums. Après avoir traversé des couloirs de plus en plus humides, lourds, il pénétra dans l´enclos des Vestales qui gardaient la Crypte sacrée, le temple de quelque rite expiatoire : ici, les Orchidées luisaient de toutes leurs promesses d´un culte obscène. Inquiet, Charles évita leurs attouchements lascifs, se dirigea vers un rideau en velours écarlate, hésita et puis l´écarta.

Ce fut comme une apparition.

Sur un lit de mousse, respirant les effluves d´un sol marécageux et tourbeux, majestueusement, enrobée d´une fine pellicule d´humidité, elle guettait. DIONAEA MUSCIPULA. Charles sourit, sortit le cadavre rigide de sa poche intérieur et l´immola. Les glandes sécrétrices firent une dernière fois tache rouge avant de disparaître sous les feuilles épineuses, qui se refermèrent sur la proie avec une rapidité surprenante. Elles sécréteraient un liquide visqueux et acide et de neuf à trente cinq jours plus tard, le limbe de la fleur repus s´étalerait à nouveau, exposant le squelette chitineux de la proie digérée.

Paris, 1995

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